Le samedi 21 janvier 1871, François Reiff et Marie Solheid quittent Jalhay pour se rendre à Xhoffraix. C'est là que Marie est née, le 10 octobre 1846. Là qu'il faut se rendre pour se procurer les documents indispensables en vue d'un prochain mariage. La Fagne est couverte de neige. Le ciel plombé, tourmenté de bourrasques qui balaient le plateau. Mais l'amour est aveugle, et Marie entêtée : les fiancés ne reviendront pas.

Tout a pourtant bien commencé, quelques mois plus tôt à la kermesse de Jalhay : Marie Solheid, servante de ferme à Haloux, du côté de Limbourg, y fait la rencontre de François Reiff, un solide Bastognard âgé de 32 ans occupé à la construction du barrage de la Gileppe. Coup de foudre ! Et mariage à la clef. Le plus vite possible : Cupidon, à l'époque, rend des comptes à saint Pierre. Et saint Pierre à l'administration.
Ce samedi* là, François et Marie ont donc décidé de rejoindre Xhoffraix. Nul ne saura jamais pourquoi ils ont choisi de sa lancer dans une équipée dont la jeune femme, enfant du haut-plateau, ne peut ignorer les périls : 16 kilomètres, au moins, à travers les tourbières enneigées ! Quand ils eussent pu, en empruntant le chemin de fer via Pepinster et Hockai, couvrir ensuite sans danger les quelques lieues restantes. Bravade de jeunes amants ?

On sait qu'ils prennent le déjeuner à Jalhay, au Café Mixhe où travaille Lambert Solheid, frère de Marie. Celui-ci, à l'unisson des autres personnes présentes, tente de dissuader les deux jeunes gens. En vain. Sur le coup de midi, ils quittent l'auberge. Des témoins les voient passer peu après, luttant contre la tourmente, sur le chemin de Jalhay à Xhoffraix. Puis plus rien.
Jusqu'au 16 mars 1871, où le journal verviétois "Le Nouvelliste" relate : "Lundi dernier, vers 5 heures du soir, à environ une lieue en amont de Solwaster, commune de Sart, on a découvert le corps d'un inconnu (...) Il était habillé d'un nouveau sarrau de lin, d'une casquette de velours et d'un pantalon de satin noir. Il portait une nouvelle chemise de lin fin, un gilet de coton rayé bleu et blanc et de légères chaussures à lacets presque neuves (...) Épuisée par une fatigue extrême, la victime a été tuée par le froid (...)" Le jour suivant, l'inconnu a un nom : François Reiff.

Une semaine plus tard, le 22 mars vers onze heures, un douanier prussien effectuant sa ronde découvre le corps sans vie de Marie Solheid au pied de la borne-frontière 151, sur le Sart Lehro. L'endroit est distant de quelques deux kilomètres de celui où François est tombé, et la tradition rapporte que le fonctionnaire trouve sur la jeune femme un mot griffonné au crayon : "Marie vient de mourir et moi je vais le faire".
Si l'inventaire des vêtements portés par François Reiff en dit long sur l'impréparation ayant préludé au drame, et que le curé de Xhoffraix note dans son livre de décès que le corps de Marie était "intacto et bene conservato", l'on ne peut que conjecturer au sujet des dernières heures des fiancés.

François est-il aux côtés de Marie lorsque celle-ci meurt à quelques centaines de mètres de la Baraque Michel ? Auquel cas, pourquoi retourne-t-il sur ses pas, au lieu d'aller chercher secours auprès des habitants d'un refuge dont sa promise ne peut que lui avoir parlé ? Marie a-t-elle d'abord perdu connaissance plus tôt, sur le vieux chemin de Xhoffraix ? Revenue à elle, la jeune femme se serait alors traînée, seule, vers la Baraque Michel. Jusqu'à l'endroit où l'on allait découvrir sa dépouille au redoux.
Quoi qu'il en soit, persuadé - à tort ou à raison - que la femme qu'il aime vient de mourir ; désorienté en ces lieux inconnus noyés dans la tourmente ; trempé jusqu'à l'os, transi de froid et sans doute tenaillé par un lourd sentiment de culpabilité, François Reiff était devenu un oiseau pour le chat.

Plusieurs croix furent érigées en mémoire des fiancés : l'une sur le vieux chemin de Xhoffraix, une autre dans la Fagne des Biolettes à Solwaster et une troisième à côté de la borne-frontière 151.

Située à l'endroit exact où Marie Solheid rendit l'âme, cette dernière, datant de 1893, fut remplacée par une autre qui résista jusqu'en 1931, année où le Touring Club offrit une nouvelle croix à laquelle, en 1984, fut substituée celle que l'on peut voir de nos jours.

Il s'agit là de l'un des monuments les plus connus et les plus visités des Hautes-Fagnes. Voire, en son genre, de l'Ardenne même. Sans doute la tragédie qui s'y rattache, tant humaine, n'est elle pas étrangère au fait. Combien ont confié à la croix solitaire, l'espace d'un regard ou posant sur ses bras quelques brins de callune, le poids d'amours perdues aux tourbières du coeur et qu'on n'oublie jamais ?
P@3ck
