Bannière


Page Précedente




Parcourir l'Ardenne > Lieux
Loryhan ou le Tombeau du Géant
Ecrit par :Jean-Etienne Hallet 29-10-2007
Coup de coeur, grandeur nature, pour cette sépulture offerte à un géant des origines de l'humanité, à Gargantua que la Semois enserre après avoir sculpté un des sites naturels les plus grandioses et les plus intimes que l'on puisse contempler en Ardenne.


Source : Zeurg
 

Après avoir longé la rue unique de Botassart qui dessert son château du XVIIème siècle et sa chapelle castrale dédiée, avant la lettre, à l'Immaculée Conception, depuis que le sire de Lamock la fit ériger en 1625, on s'arrête, émerveillé, pour contempler cet oasis de verdure auquel l'anneau de la rivière confère une dimension d'éternité.

Le paysage est entièrement forestier. Les anciennes prairies, sur Curfoz, Corbion et Botassart, où jadis poussaient les essences de la ripisylve, les saules, trembles, aulnes, frênes ou érables, ont cédé la place aux noirs épicéas entrecoupés par des taches claires de mélèzes.

Mais depuis vingt ans, la Commission Royale des Monuments et des Sites a jeté son dévolu sur ce coin du Luxembourg pour qu'il puisse échapper à la folie meurtrière d'investisseurs peu soucieux d'environnement. C'est ainsi que les trois boucles de la Semois, à l'ouest de Bouillon, sont à présent classées : Loryhan, Merleuxhan et les Crêtes de Frahan.

Un des principaux bénéfices du classement sera, à terme, la disparition des résineux colonisateurs des prairies de la plaine alluviale qui fut jadis défrichée par les castors. Du point de vue de Botassart, le coup d'oeil est fabuleux sur cette presqu'île d'une sauvagerie magnifique et d'une émouvante grandeur. La restauration de la prairie va rendre le décor moins austère et conférer à la vallée l'énergie et l'authenticité qu'une agriculture moribonde lui avait fait perdre. Ainsi, l'on va revoir, lors des nuits claires de pleine lune, la "queue de la lune" traînant dans la rivière, et que la toponymie a conservée, au bas des "Côtes de Sensenruth", barrées par des pics rocheux dont l'un abrite le légendaire Trou Jean Lecomte.

 

L'ancien passage des Germains

Longeant, à l'Est, le Grand Ruisseau, la hêtraie de la Bichetour rappelle qu'elle fut une des "sept forests d'Ardenne", propriété des comtes d'Ardenne, ancêtres de Godefroid de Bouillon. Le nom ancien de la hêtraie montre nos origines germaniques ou du moins les traces que les Germains ont laissées dans les noms de lieux : la Bichetour s'appelait Herbuchetour, ce qui donne toute son importance stratégique à cette "tour du hêtre" qui servait de tour de guet pour la surveillance du passage ancestral des peuplades germaniques en transhumance vers l'Ouest et qui, pour éviter le verrou de Bouillon, clef du passage entre la Basse et la Haute Lotharingie, traversaient la Semois par un gué auquel ils ont laissé leur nom : Germowez, ou Germanorum Vadum.

Le gué devait être défendu par une fortification, et tout indique qu'elle existait, à Châteaumont, mais curieusement, ses traces n'ont pas été retrouvées, les fouilles n'ayant mis à jour qu'un rectangle de dimensions modiques où devait se trouver la masure d'un herdier qui assurait aussi le passage en barque.

Ce "Chemin des Canons", qui relie Botassart à Corbion, passe un moment par une vallée sèche, Lyru, vallée empruntée autrefois par le Grand Ruisseau, avant que la tranchée de la Semois n'érode suffisamment la colline pour avaler l'affluent, par une capture dite de Sainte-Austreberthe.

 

L'affluent des moulins

Le Grand Ruisseau démarre à l'ouest du massif forestier du Menuchenet et baigne un moment les pieds du Château-le-Duc, une fortification d'époque carolingienne qui fut abandonnée, au moment des invasions normandes, par ses propriétaires dont la résidence était à Paliseul (Palatiolus ou petit palais). A sa place, ils fortifièrent la roche de Bouillon, dont le donjon sera construit par Godefroid le Bossu. Une série de moulins jalonnent le parcours du Grand Ruisseau : Bovomoulin, dont l'étang est bordé de superbes dalles de schiste ardoisier, puis le Moulin à Chanvre, qui porte le nom d'une culture disparue, le Neumoulin, au carrefour du chemin de Curfoz, dont les ruines ont inspiré à Georges Delaw une poésie intitulée "Le rondeau du moulin perdu". Proche de la Semois, mais suffisamment éloigné pour ne pas subir les effets des inondations, le Moulin du Rivage, ou Moulin Drumeau, qui abrita Angélina Drumeau, sublime peintre des fleurs.

 

L'aménagement du point de vue

La colline qui domine le Moulin du Rivage s'appelle le Gros Terme, ce qui vient du latin "termen" signifiant limite. Au moyen-âge, il fallait définir avec beaucoup d'exactitude la limite des propriétés communales, de manière à éviter l'outrepasse des usagers voisins...

L'aménagement du Gros Terme a nécessité l'acquisition, par voie d'échange ou d'expropriation, de près de trois hectares qui ont été déboisés et engrillagés pour y recevoir des mouflons, sangliers et chèvres qui sont une attraction très prisée des touristes. Par l'abroutissement des jeunes pousses, ces animaux assurent un entretien automatique du paysage, qui sans cela se reboiserait naturellement. Une animation du site a été réalisée par l'ancien garde de Botassart, qui a créé, le long du chemin, un musée de la forêt comportant une série de petits personnages en bois illustrant les anciens métiers de la forêt. Cela va de la botteresse ramenant du bois mort dans sa hotte au faudeux dans sa hutte de charbonnier en passant par le garde qui marque le bois au moyen du marteau royal, ou la reconstitution d'une fosse de scieur de long.

Proche du Moulin du Rivage, entre le chemin et la Semois, un mini arboretum abrite des plantes arbustives dont le développement en hauteur ne risque pas de mettre en péril la perspective paysagère.

Le site du point de vue a reçu un petit bâtiment d'information, en pierre de schiste, très discret et bien intégré, bordé d'une terrasse où le promeneur et le randonneur peuvent trouver une boisson rafraîchissante. Tout à côté, deux abris avec barbecue ont été construits dans la forêt de chênes, pour recevoir une cinquantaine de personnes, les enfants s'amusant, en toute quiétude, à des jeux de corde ou d'escalade.

Phot de Ch. Nyst

 Des promenades et des légendes

Preuve de l'intérêt évident de ce paysage saisissant, c'est ici que passent, outre le Sentier de Grande Randonnée Ardenne-Eifel, qui relie les forêts de Bohême à l'Atlantique, toutes les promenades locales au départ de Bouillon, Corbion, Poupehan, Rochehaut et Sensenruth.

Le poète bouillonnais Marcel Leroy y a fait le siège d'une légende où un géant trévire, vaincu par l'armée de César à la bataille de la Sambre, refuse d'être capturé par les cavaliers de Labiénus lancés à sa poursuite, et se jette du haut du Rocher des Gattes d'où les habitants du lieu transporteront son corps pour lui donner, sur la montagne voisine, la sépulture réservée à sa dignité.

Un autre auteur, Louis Charpentier, donne, dans son livre "Le mystère des origines", une signification ésotérique au Tombeau du Géant dont il fait le point de convergence des droites unissant des lieux "isorés", et, chose troublante, le triangle dont la base relie Istres (Marseille) à la ville engloutie d'Ys (Quimper), a ses deux côtés équidistants de 700 km et son sommet est le Tombeau du Géant. La surface de ce triangle divise plusieurs fois par 17 la surface de la terre...

Voilà qui peut être de nature à contempler ce site avec d'autres yeux et permet de comprendre pourquoi tant d'artistes, de poètes et d'écrivains se sont attardés ici pour laisser libre cours à leur émotion créatrice.

 

Dohan, ce 18 fév 1999

Jean-Etienne HALLET

 


Note :
Le futur a entendu les voeux de Jean-Etienne Hallet, comme on peut le constater sur la dernière photo de cet article, réalisée en 2006. Un fait qui n'enlève rien à la pertinence de cette belle ouvrage qui restera en ligne tant pour sa valeur intrinsèque, que pour son caractère visionnaire.
Sur la toile :




Sponsort publicitaire :


Page Précedente


AU FIL DE MÉDIARDENNE
Vu de Gaspésie : en guise de préambule   ( 15-02-2008 ) ( Gerard Mathar )
La canne, ou le bâton ?   ( 06-11-2007 ) ( Patrick Germain )
Bataille des Ardennes : le mémorial du Mardasson   ( 07-11-2007 ) ( Patrick Germain )
A la Découverte des Hauteurs de Stoumont"   ( 29-10-2007 ) ( Arnaud Pirotte )
Promenade commentée : Médiardenne sur Lienne   ( 06-11-2007 ) ( Patrick Germain )
Végétafiche : la stellaire holostée, étoile du printemps   ( 24-03-2009 ) ( Patrick Germain )

TOUS LES ARTICLES DE MÉDIARDENNE







Powered by Médiardenne - Terre d'Ardenne
Sauf mention contraire, l'utilisation du contenu rédactionnel et iconographique de MédiArdenne est régie par un contrat Creative Commons