Le terroir, on l'oublie parfois, n'est pas une notion limitée aux recettes de cuisine. C'est une culture à part entière, avec ses flux et ses reflux : petit crochet par deux expressions régionales qu'il serait bien sympathique de remettre au goût du jour.

Il y a quelques années déjà que l'expression “ âs treûs vîs hommes „ - littéralement “ aux trois vieux hommes „ - fait partie de mes manières de prendre congé, au même titre que le “ portez-vous bien, mes gens „ sans équivoque ou le classique “ tchuss „ hérité (avec un zeste de psychorigidité, paraît-il, mais les gens sont méchants...) de racines germanophones.
“ Âs treûs vîs hommes „ : voilà qui est original, mais encore ? D'où pouvait bien provenir cette manière sybilline d'au-revoir qui séduisait à la fois une oreille naturellement sensible au balancement des mots et la volonté délibérée de sauvegarder certaines expressions en voie de disparition ?
TROIS VIEUX HOMMES...
Pourquoi faire simple quand il y a moyen de faire compliqué ? Je m'égarais alors sur les sentes d'improbables racines germaniques, voire celtiques, recouvrant la survivance de quelque culte ou rituel oublié. Le fait, après tout, n'eût pas été exceptionnel en Ardenne.
Un précédent, pourtant, aurait du me mettre la puce à l'oreille : “ Au fils d'Arsène „ - autre expression consacrée – n'était jamais qu'une déformation malicieuse du auf wieder sehen teuton.

Bref, la suite m'apprit qu'il n'y avait rien de très ésotérique dans ces “ trois vieux hommes „ mais seulement une habile récupération du latin “ Ad revisum „ : “ au-revoir „. L'affaire paraît bien masculine et ses racines plongeraient quelque part dans le fond des églises de naguère où l'on attendait avec quelque impatience le moment de prendre congé, histoire d'en venir aux choses sérieuses...
... ET UNE TÊTE DE MORT
Manger, par exemple. Quitte, devant les insistances de l'hôte, à faire l'impasse sur une troisième assiette de blanquette de veau en s'excusant d'un : “ Merci : d'ja bin fèt, comme li tièsse di mwèrt „ !

Cette tête là, pour sa part, serait née en Principauté : un habitant de Tilff rentrant passablement éméché d'un size à l'autre bout du village butta par mégarde sur un squelette humain auquel, comme de juste, il s'empressa de présenter les excuses d'usage en pareil cas. Mais le fêtard était d'humeur généreuse, aussi y ajouta-t-il une invitation à souper pour le jour suivant. Et la mort n'empêchant pas la politesse, le squelette se présenta donc chez notre homme le lendemain soir, comme convenu. Reste qu'avec la meilleure volonté du monde, il est des choses qu'il est matériellement impossible de réaliser aussi, aux insistances de son hôte à le voir boire et manger d'abondance le squelette répondait-il invariablement : “ Merci, d'ja bin fèt, d'ja bien fèt... „
Voilà : vous voici désormais aptes à briller en société grâce à Mediardenne et, surtout, invités à faire vôtres ces expressions originales de façon à les préserver de l'oubli. Portez-vous bien, Pèlerin, et âs treûs vîs hommes !