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Comprendre l'Ardenne > Personnages
La Gade des Tailles (Houffalize)
Ecrit par :Robert Nizet 05-09-2008
Il n'est pas rare que nos villages comptent parmi leurs habitants – aujourd'hui comme jadis – au moins une personne que l'on peut incontestablement classer dans la catégorie des spécimens humains insolites. Ainsi en alla-t-il des Tailles, entre la Baraque de Fraiture et Houffalize, devenues célèbres par sa "Gade".


Marie-Joseph Georis naît à Chabrehez le 19 avril 1862 et habite vraisemblablement dans ce village avec sa mère jusqu'au décès de celle-ci en 1902. Pourquoi lui donna-t-on le sobriquet de li gade? Certains pensent que c'est parce qu'elle tondait les haies, d'autres parce qu'elle avait un bouc qui habitait la cabane avec elle. Ce surnom devint, pour ainsi dire, officiel car il figure sur plusieurs actes !

On reste perplexe devant le personnage qui nous est connu par au moins deux photos : 1m80, 110 kgs. Campé sur deux fortes jambes, les pieds chaussés de grosses bottines cloutées. Sur la tête, un chapeau d'homme ombrage un visage à la peau bistre, burinée, tannée par les intempéries et qui ignore la savonnette, un nez fort au-dessus duquel brillent deux yeux vifs, un collier de barbe orne le bas du visage. Pour vêtements : une chemise d'homme, un gilet d'homme, une veste qui a vu passer bien des saisons et dont les poches trouées baillent, sans doute prêtes à accueillir deux fortes mains dont l'une tient, soit une pipe, soit (luxe rare) un cigare ou plongeront récupérer une grosse poignée de tabac qui sera enfourné tel quel et mâchonné des heures durant, laissant s'écouler de chaque côté de la commissure des lèvres un filet brunâtre, une jupe enfin, en gros drap, descend jusqu'au haut des bottines.

On l'a connue, on en a entendu parler, à 20km à la ronde car elle allait louer ses services aussi bien à Lierneux qu'à Limerlé, Langlire ou Wibrin où elle restait un jour ou deux, dormant dans un fenil ou une grange. D'une force peu commune, elle se prêtait à tous les travaux lourds: confection de fagots destinés aux fournils, sciage de bûchettes de chauffage, extraction des blocs de tourbes etc.

Ceci lui procurait quelques revenus qui lui permettaient d'acheter de l'alcool ou du tabac à des colporteurs. Jamais elle n'aurait chapardé la moindre pomme ou le moindre légume. On la croyait aussi un peu sorcière mais ce n'était pas une méchante femme.

Le comportement marginal de cette femme ( qui de surcroît se nourrissait, raconte-t-on , de chiens, de chats ou de veaux morts-nés) vivant dans un petit hameau perdu dans les bois eût suffi à ce qu'on s'en souvienne encore aujourd'hui ( et même qu'on envisage, paraît-il, de faire un film de sa vie !) mais si la Gade est à présent devenue presque légendaire dans la région , c'est aussi parce qu'elle aurait eu au moins cinq enfants - déclarés - de père inconnu et probablement d'autres non déclarés. Deux seulement survivront.

Marie Georis se construira, après la mort de sa mère, une cabane faite de longues perches réunies en faisceaux et recouverte de branches de genêts aux Collas, hameau des Tailles. Cette hutte ayant pris feu, li gade en construisit une autre, plus élaborée.

Vers 1936, devenue vieille, elle n'avait plus la force de fabriquer des fagots, de couper du bois : la Commission d'Assistance Publique lui construisit une baraque en blocs de ciment et intervint financièrement pour lui faire donner les soins nécessaires. On la trouva morte chez elle le 12 janvier 1942 et elle fut enterrée sans pierre ni croix dans le cimetière des Tailles.

Elle reste bien vivante dans les souvenirs de certains et dans le langage populaire.

 




Crédit(s) photographique(s):Revue Glain et Salm Haute Ardenne - n° 24 dd Juin 1986

Note :

(*) Jean Haust dans son Dictionnaire liégeois donne : Gade { gat} : chèvre; on prononce donc comme s'il y avait un t au lieu du d.

(**) Puisqu'on dit le plateau des Tailles, la Gade des Tailles au lieu de de les, j'estime qu'on doit dire aussi je vais aux Tailles, j'habite aux Tailles au lieu de à les. En wallon : so lès Tèyes.

Source :
  • Sabine de Launois, La Gate des Tailles, GSHA n°24 de juin 1986



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