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Comprendre l'Ardenne > Vie ardennaise
Les beaux Noëls de l'Oncle Pat
Ecrit par :Patrick Germain 19-12-2008
Patacrac : ça y est ! Joyeux Nowèl Angèle ! Chacun voyant le solstice à sa porte, les fêtes de fin d'année sont diversement vécues : petit tour d'horizon du côté des traditions de Noël, en suivant Sainte Luce direction boudins, cougnolles et autres boukètes...


Nous n'allons pas ici entrer dans le détail – parfois polémique – des origines de Noël et des festivités de fin d'année en général. Mais il n'est pas inutile de rappeler que cette fête n'a été christianisée qu'au IV° siècle lorsque l'empereur Constantin fit de cette religion celle de l'Empire.

Originellement, à Rome comme ailleurs, la période correspondant au solstice d'hiver donnait lieu à diverses réjouissances témoignant du soulagement ressenti à l'idée de voir les jours allonger : invaincu par la nuit, le soleil allait ramener son petit monde vers l'été, la fertilité.

NOËL ET NATIVITÉ, SAINTE LUCE ET SOLSTICE : NE PAS CONFONDRE !

Tout ça étant très profane et hautement païen quand ce n'était tout bonnement orgiaque, les chrétiens mirent de l'ordre dans l'affaire. Comme d'hab' Ce qui n'alla d'ailleurs pas sans mal d'un point de vue théologique, chose que l'on vérifiera aisément en constatant que toutes les composantes chrétiennes ne fêtent pas la Nativité aux mêmes dates, quand elles ne font pas purement et simplement l'impasse sur cet événement.

En foi de quoi, et malgré la virulence de certains dans l'un ou l'autre camp, les passes d'armes à tendance philosophique revenant chaque année à pareille époque n'ont aucun sens : si vous ne fêtez pas la Nativité, rien ne vous empêche de fêter Noël. Et lycée de Versailles.


Là-dessus, j'en vois – dans le fond à droite, oui : vous, là – qui se paient la tête de Sainte Luce et du dicton populaire voulant que : « À la Sainte Luce, les jours croissent du saut d'une puce ». Ben ils ont tort !

Car s'il est vrai que le solstice survient le 21 décembre, il n'en reste pas moins tout aussi vrai que, consécutivement au phénomène de l'équation du temps (
fort bien vulgarisé ici), les soirées commencent à s'allonger à partir du 13 décembre, date fixée pour fêter une sainte Luce dont la canonisation ne trompera que ceux qui le veulent bien.

Le très nordique sapin de Noël, et la bûche pâtissière héritière de celle allumée au solstice, dont on conservait les charbons pour préserver des incendies tout en garantissant les feux de la fertilité, témoignant pour leur part des mêmes préoccupations symboliques.

ABÈYE, ON TOWE LI POURCÈ !

Ceci étant dit, Noël, à travers toute l'Ardenne, c'est surtout la période du boudin : rouge, blanc, aux raisins voire aux myrtilles, un Noël sans boudin est proprement inconcevable sous nos rugueuses latitudes. Se souvient-on seulement que tout ça fut naguère encore affaire de pauvre ?

Car il s'agit en fait de ne rien perdre d'un cochon dans lequel, comme chacun sait, « tout est bon » et qui passait généralement de vie à trépas en cette période de grands froids après avoir été engraissé selon des normes qui, le plus souvent, feraient rugir d'une sainte colère le premier contrôleur sanitaire venu.

Or donc, une fois la bête dument estourbie et débarrassée de ses soies dans un feu de paille, toute la famille s'y mettait (et s'y met encore, ici et la, mais chut...) quand elle ne requerrait les bons offices du voisinage : en avant côtelettes, jambons et autres morceaux qui seraient ensuite fumés, salés ou figés dans la gelée... mon dju mame, un bon pied de porc en gelée ! Et la tête pressée de tante Joséphine, donc !

En fin de compte ne restaient que tripes, déchets de bas morceaux et la bassine de sang dans laquelle les marmots étaient invités à touiller pour éviter une coagulation trop rapide. Autres temps, autres moeurs qui n'engendraient soit dit en passant pas davantage de crapules qu'en ces heures où la dictature du politiquement correct est sensée tout arranger.

Au final, tout ça était transformé en une farce plus ou moins brute selon les us et coutumes régionaux voire familiaux, puis bourré dans les boyaux préalablement nettoyés, avant d'être cuit. Pas question de conservation : ce qui n'était pas destiné à la consommation familiale était généreusement distribué dans le voisinage en fonction des traditions et, ne soyons pas dupes, des stratégies quelquefois subtiles de la vie rurale.

Bref, on « faisait sope è tripes » (soupe et tripes), la soupe en question constituant à la fois le fin du fin et la fin de la fin des déchets. La chose se perd, et, au risque de me faire lyncher, je ne vous cacherai pas que je trouve ça regrettable tant socialement que gastronomiquement.

COUGNOUS, BOUKÈTES ET PAIN BÉNIT

Ce qui n'empêche pas le païen sanguinaire responsable de toutes les misères du monde que je suis d'apprécier, aussi, le moëlleux des cougnous et autres boukètes.

Les premiers, consistant en un gâteau de pâte levée généralement façonné en forme de bonhomme sur lequel est ou non ajouté un Petit Jésus en sucre, ne sont pas spécifiquement ardennais et leur origine remonterait au IX° siècle selon certains. On les appelle aussi  « cougnolles », mais également « lunettes » dans les régions où leur forme est moins athropomorphique.

Et s'ils constituent le plus souvent un présent familial ou amical, ils restent l'enjeu des parties de carte là où le couillon couillonne encore selon les traditions.

La « boukète » est pour sa part plus spécifique, tant il est vrai que la farine de sarrasin qui entre dans sa composition plaide pour une naissance dans des régions au sol plus ingrat, et Dieu sait si l'Ardenne est gâtée en la matière. Surtout populaire (détrompez-moi si je m'égare) dans la région liégeoise, du côté de Verviers et dans le nord-est de l'Ardenne, cantons rédimés compris, la boukète est une crêpe au sarrasin donc, préparée avec ou sans oeufs et agrémentée de raisins de corinthe. Nicolas Meunier, mon grand père de – bon – secours, en était à la fois grand artisan, grand consommateur et éminent propagandiste : je ne le remercierai jamais assez.

Et tant que nous en sommes à évoquer les us et coutumes qui m'ont construit et tant d'autres avec moi, si vous êtes de ceux qui, la nuit de Noël, mettent un bout de pain et un verre d'eau sur le seuil de fenêtre, sachez que vous perpétuez un rite dont l'origine se perd dans les Temps  mais dont la fixation à la nuit de Noël semble remonter au Moyen-Âge : une Dame passe alors en bénissant la nourriture exposée.

Une dernière chose : la nuit de Noël, en Ardenne, il est donné aux humains d'entendre le langage des animaux. Attention toutefois. Car si les uns y voient une opportunité, d'autres se gardent bien d'assister à un événement qui, selon eux, ferait perdre la raison. Et dans la mesure ou les bêtes sont quelquefois témoins de choses humaines ne réclamant pas vraiment de publicité, on peut les comprendre.

Quoi qu'il en soit, il est une tradition menacée à laquelle nous devrions tous, sans exception, veiller à rendre un peu d'éclat : celle qui consiste, durant ces quelques jours, à se sentir meilleur et, à défaut de l'aimer, de foutre la paix à son voisin. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, Pèlerin !



Crédit(s) photographique(s):Patrick Germain
Crédit(s) iconographiques :Divers, non identifiés (source www) : faites-nous signe le cas échéant.



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