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Comprendre l'Ardenne > Histoire
Qui es-tu Arduinna ?
Ecrit par :Patrick Germain 30-09-2008
La déesse Arduinna se porte bien, par les temps qui courent. Reste à savoir de qui l'on parle, et quels concepts se cachent derrière cette Dame qui semble bien n'avoir jamais chevauché un sanglier. Pèlerinage aux sources.

On ne m'ôtera pas de la tête qu'il est particulièrement réjouissant de constater çà et là un retour en force d'Arduinna dépassant les cercles traditionnels d'artistes et d'érudits. La déesse tutélaire de l'Ardenne se porte bien, et l'on peut espérer que cette (re)découverte prélude à la diffusion d'une autre manière d'envisager notre rapport à l'environnement, au sens étymologique de ce dernier mot.

Allons vers elle au pas d'un pèlerinage, étape par étape, et en ne perdant jamais de vue que notre connaissance du monde celtique reste très lacunaire, surtout lorsqu'il s'agit de religion au sens premier du terme.

L'ARDENNE EN CES TEMPS-LÀ


Les premières mentions de la forêt ardennaise remontent à César et à Strabon. Le premier la décrit dans sa Guerre des Gaules : “ (...) il partit lui-même pour la guerre d'Ambiorix, par la forêt d'Ardenne, qui est la plus grande de toute la Gaule, et qui, s'étendant depuis les rives du Rhin et le pays des Trévires jusqu'à celui des Nerviens, embrasse dans sa longueur un espace de plus de cinq cents milles „500 milles romains correspondent à environ 700 km !

Sans doute César n'est-il pas à une exagération près, et les cartographies de l'époque sont ce qu'elles sont. Mais l'importance stratégique et administrative des distances est telle qu'elles semblent généralement rapportées avec précision. De plus, César distingue bien cette forêt de la forêt hercynienne et, par les limites qu'il en donne, il montre qu'il ne la confond pas non plus avec la forêt vosgienne.


Pétrarque, au XIV siècle, la décrit encore : “ sombre et pleine d'horreurs „


OÙ SAINT REMACLE DÉPRIME


Pleine de mystères, aussi.


Car Hubert et Bérégise avaient eu beau implanter la foi chrétienne dans la contrée, saint Remacle n'en avait pas moins retrouvé plus tard les croyances anciennes pleines de vigueur, ainsi qu'en témoigne son biographe, Hariger : “ Saint Remacle, saisi d'une douleur inexprimable, se hâta d'exorciser ces lieux infectés des erreurs de la gentilité, et il y fonda les deux abbayes de Stavelot et de Malmédy. Mais les dieux et les déesses païennes disparus, les fées, les sorciers et les magiciens vinrent aussitôt occuper la place. „

Bien fait ! Et ce n'est pas fini, mon pauvre ami ! Quant aux dieux et aux déesses, ne vous faites aucune illusion. Dans la majorité des cas les chrétiens, lassés, en feront des saints et des saintes. Saints et saintes qui ne sont finalement que des dieux de proximité quand ils ne sont pas, comme sainte-Brigitte de Kildare, des avatars de la Grande-déesse elle-même.

Bref, ils sont toujours bien présents. La faute à Satan, diront certains.

LA “ RELIGION „ DES CELTES

On peut le voir ainsi. Et, ma foi, tant qu'ils ne font monter personne sur le bûcher...

Mais ne serait-ce pas plutôt “ la faute à une erreur d'aiguillage „ ? Car, qu'irait faire Épona au milieu du désert ? Au mieux y serait-elle accueillie avec une sympathie distante, minimum que l'on se doit de témoigner à la foi d'autrui.

Étranger à la notion de révélation, le dieu suprême des Celtes est plus immanent que transcendant. Inconnaissable, il est dans tout et tout est en lui. Il est partout et nulle-part. Tout est sacré, et rien ne l'est. Ce qui se soutient.

Pour compliquer encore les choses, il est établi que leurs contacts avec le monde Grec sont tout sauf anecdotiques et limités à des relations commerciales.

Tout ça laisse des traces. Des racines. Profondes.

Alors sans doute les druides que rencontreront les premiers missionnaires chrétiens n'ont-ils plus grand-chose à voir avec les druides rencontrés par César, ceux-ci étant eux-mêmes l'ombre de ce que furent leur aînés. Et sans doute existe-t-il un monde entre la perception religieuse des élites et celle du peuple.

Il n'en reste pas moins que même si l'on peut être d'accord sur le fond, on ne croit pas de la même manière dans les mêmes choses et les mêmes dieux lorsqu'on vit sous la pluie au milieu de forêts immenses ou sous le soleil au milieu d'un désert.


ARDUINNA


C'est à ce point vrai que certaines divinités celtiques omniprésentes chez certains peuples sont totalement absentes chez d'autres, ou présentes mais sous une autre forme.


En fait, les Celtes n'avaient pas de religion au sens ou nous l'entendons actuellement. Ce qui n'empêche pas leurs divinités d'être bien vivantes, dans cette Europe christianisée et non pas chrétienne comme on voudrait nous le faire accroire.


Comment venir à bout de dieux qui sont partout et nulle-part ? En empêchant les sources de couler ? En rasant les forêts ? En concassant les rochers ? Les tenants des religions plaçant l'Homme au centre de l'Univers ont bien failli y arriver. Mais, là, ils commencent à se poser des questions...

Arduinna est donc toujours bel et bien là même si, historiquement, on sait peu de choses d'elle.


La forêt d'Ardenne reste impressionnante de nos jours et, par quelque point qu'on l'aborde, l'Ardenne se présente comme une masse sombre sur l'horizon. Tout ça n'était que plus prenant encore par le passé, comme on l'a vu plus haut.


Lieu puissant, difficilement pénétrable, couvert de forêts entrecoupées de fanges et de vallées profondes, abondant de sources dont bon nombre possédant des vertus thérapeutiques, c'est tout naturellement que le Celtes ont divinisé la Noire, ont divinisé Ar Duenn.


Arduinna était identifiée bien davantage qu'elle naissait. Et il n'y en avait pas trente-six. Il n'y a donc bien qu'une seule Ardenne. Vu ? :o)


PAS DE SANGLIER POUR ARDUINNA ?


D'aucuns en font une divinité locale. Faut il s'entendre sur ce que l'on appelle une divinité “ locale „.


Car si les peuples celtiques ne sont pas ou plus des peuples de la Déesse-Mère, celle-ci reste bien présente dans leur panthéon. Et tout porte à croire que lorsqu'elle n'apparaît pas en pendant manifeste d'un héros/dieu masculin, la déesse féminine est systématiquement un avatar de la Déesse-Mère. Arduinna a donc toutes les chances d'être un avatar, une forme particulière, de la Grande-déesse au même titre qu'Épona ou Macha, par exemple.


Ou comme les “ Trois Vierges „, forme trinitaire évidente puisque la Grande-déesse était à la fois la mère, l'épouse et la soeur des dieux principaux. Tout ça évitant finalement, au moins moralement, une série d'incestes tous azimuts rencontrée ailleurs...


Soit. Pour en revenir à Arduinna, on ne possède pas de représentation de celle-ci à ma connaissance et à ce jour. Ce qui n'a rien d'étonnant : pourquoi vouloir représenter un “ dieu „ qui est Tout et donc présent en tout* ? Une feuille, un symbole, suffisent, et les Celtes excellaient dans l'abstraction.

Comme bon nombre d'entre vous sans doute, je possède une reproduction de ce que certains persistent à présenter comme une effigie de “ Dea Arduinna „. En fait, il s agit d'une simple Diane montée en amazone sur un sanglier, acquise à la fin du XIX° siècle par le musée de Saint-Germain-en-Laye. Ce pourrait être une ancienne enseigne militaire.


Ceci dit, ce qui est faux d'un point de vue archéologique peut être vrai sous l'angle “ théologique „ : s'il vous plaît à y trouver une figuration d'Arduinna conforme à votre perception de la déesse, personne n'a rien à vous dire.


Un autre dieu de l'Ardenne, masculin celui-la, est identifié avec une quasi certitude depuis le jour qu'une croix lui a poussé entre les bois. Comme quoi...** Mais ça, c'est une autre histoire. À bientôt, Pèlerin !



Crédit(s) photographique(s):Patrick Germain (La représentation de la déesse Épona est une céramique signée par Patrick Germain)

Note :
*Ce qui tendrait à expliquer par ailleurs que les Celtes tardifs aient adopté Jésus sans problème : tout étant en Tout, Tout est en tout et donc en tous. Nous sommes donc effectivement, tous, des incarnations de/du dieu.
**À se demander si tout ça n'a pas été fait expressément... n'oublions pas qu'un fort courant celtique a marqué le christianisme, et qu'il y est toujours présent...
Source :
  • Wikipedia
  • www.france-pittoresque.com
  • Jean-Louis Bruniaux : “ Les Druides – des philosophes chez les barbares „ - Le Seuil – 2006 – ISBN 2.02.079653.8
  • Gerald Messadié : “ Histoire naturelle de Dieu „ - Robert Laffont – 1997 – ISBN 2-221-07988-4 Henri Gratia : “ Au Coeur de l'Ardenne mythique „ - Weyrich – 2002 – ISBN 2-930347-10-4 Le Robert Historique de la langue française “ Les Celtes „ - collectif chez EDDL éditeur – déjà cité sur Mediardenne, voir articles “ Celtes „.



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