Chef d'oeuvre d'art baroque unique en son genre, l'église Saint-André de Troisvierges (Grand-duché de Luxembourg) recèle par ailleurs les statues de trois vierges particulières, auxquelles les pèlerins rendent visite depuis la nuit des temps.

Dans l'extrême nord du Grand-duché de Luxembourg, Troisvierges est cité pour la première fois en 1353 sous le nom de Ulvelingen. Une appellation germanique conservée par la ville jusqu'à nos jours, tant il est vrai que le toponyme « Troisvierges » date seulement du 17e siècle, quand les Wallons commencèrent à l'utiliser pour désigner le lieu de pèlerinage dédié aux trois vierges Fides, Spes et Charitas : « aller aux Trois Vierges ».
Une très, très, vieille histoire habilement récupérée et largement propagée ensuite par l'ordre des Franciscains, établi à Ulvelingen en 1629 par la grâce de Godefroid d'Eltz, seigneur de Clervaux désireux d'installer un couvent sur des terrains où préexistait une chapelle dédiée à ces Dames.

La première pierre est posée dès l'année suivante puis, en 1640, les frères mineurs entament l'érection de leur église conventuelle. Celle-ci, dédiée à saint André, est consacrée en 1658 mais ne sera pourvue de sa tour monumentale qu'en 1924 : avant cette date, conformément à la tradition des ordres mendiants, un simple cavalier couronne la nef.
Classé monument historique en 1961, l'ensemble comprenant église et couvent connut plusieurs phases de restauration, après avoir partiellement échappé aux aléas de la Révolution grâce au Concordat et, surtout, à l'action du maire Frédéric-Damien Neumann.
LE BAROQUE EN SOUTIEN
La physionomie de l'église, nous dit-on, reflète aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur ses origines fransiscaines : au caractère dépouillé de l'enveloppe en pierres ardennaises apparentes répond l'allure de l'intérieur, conçu de manière à accorder une priorité à la prédication.

De fait, la disposition des lieux dont le choeur – à l'est – est nettement séparé de la nef (son accès étant réservé à la communauté conventuelle) et son ornementation constituent un formidable outil au service de l'édification des masses rurales, dans le contexte du Concile de Trente et de la période Baroque.
L'Histoire n'a, à notre connaissance, malheureusement pas conservé trace des noms des multiples artisans et artistes qui ont du se succéder ici pour conférer à l'ensemble l'impression d'austère solennité qui s'en dégage. Tout au plus prête-t-on une origine liégeoise à quelques tableaux, et le coup de patte de l'école de Rubens à d'autres.

Les amateurs de Baroque seront ici comblés, et les autres ne manqueront pas – quitte à esquisser un sourire de temps à autre – de rester admiratifs devant le foisonnement figuratif présidant au moindre détail des autels monumentaux, des retables, des vitraux ou du chemin de Croix cher aux disciples de saint François d'Assise.
La chaire de vérité constitue la seule pièce à avoir un tant soit peu échappé à l'emphase propre au style voulu par les concepteurs : même le vitrail de création récente, fruit du maître-verrier grand-ducal Gustave Zanter, semble avoir été gagné par les jaillissements compulsifs du Baroque.

Le tout constitue un monumental livre d'images unique en son genre dans le Luxembourg et bien au-delà, propre à soutenir la méditation des fidèles dans le droit chemin.
Et au sein duquel on s'étonne presque alors de retrouver – précédées il est vrai par une Vierge à l'Enfant chrétiennement correcte - ces fameuses Trois Vierges qui ont donné leur nom à la localité.
TROIS VIERGES POUR UNE DÉESSE
Nous l'avons dit plus haut : un oratoire dédié aux Trois Vierges existait sur place au moment de l'installation des fransiscains. De celui-ci, on ne sait pratiquement rien, si ce n'est qu'il aurait déjà abrité les trois statues polychromes datant des premières décennies du XVème siècle que l'on retrouve dans les niches de l'autel latéral gauche de l'église actuelle ; et que l'on y faisait pèlerinage depuis des siècles.

Il est toujours rassurant pour certains auteurs de coller une étiquette « gallo-romain » sur tout ce qui, à quelque niveau que ce soit, participe de l'héritage celtique. Nos « Trois Vierges » n'échappent pas à la règle.
Sans doute les tenants d'une certaine Europe et de son très chrétien fil rouge ne croient-ils plus trop eux-mêmes que Fides (la foi), Spes (l'espérance) et Charitas (l'amour) aient jamais été filles de sainte Sophie et martyrisées sous l'empereur Adrien (117 – 138). La ruse a été éventée.
Mais point trop n'en faut. Aussi lira-t-on çà et là que : « Elles remontent probablement à un ancien culte gallo-romain des déesses-mères ou matrones que l'on retrouve en Rhénanie ou dans le massif de l'Eifel. » Rien à faire : avec du « gallo-romain », ça rassure !

Reste que le triptyque des « deae Matres » constitue bel et bien une épiphanie anonyme de la déesse Mère, dont l'origine se perd dans la nuit des temps et sous des noms divers.
Brigantia – ou Brigid – dans laquelle les Romains voyaient l'équivalent de leur Minerve est l'un de ceux-ci. Les chrétiens en ont fait une sainte Brigitte dûment estampillée que certains n'hésitent pas à placer sur un pied d'égalité avec Notre-Dame. Cherchez le signe ?
Associée au ternaire, dont on connaît l'importance dans la société celtique, Brigantia régit les trois classes sociales*, les trois âges de la vie etc. En fait, elle est la grande ordonnatrice. Ce qui en dit assez sur la place de la déesse Mère dans une civilisation dont on sait par ailleurs qu'elle avait oublié de limiter le rôle de la femme à celui de bonniche.
Si l'on ajoute à tout ça les aspects coïtaux et autres liés à la fécondité, en voila assez : qu'on me coupe les mains de ces gonzesses qui ne font rien qu'à porter des cornes d'abondance, et hop, au couvent ! Non mais !

Bref, il y a près de quatre cents ans qu'elles s'emmerdent, il est bien temps d'y remédier, a du se dire l'auteur de la très belle fontaine monumentale qui orne la place communale depuis 1992. Comme quoi la vérité finit toujours par jaillir du puits. Et toute nue, s'il-vous-plaît !