Le deuxième volet de cette série aborde le Syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles et quelques causes potentielles de son développement inquiétant et spectaculaire.

Un grand moment de solitude, disais-je en introduction à cette série d'articles : persiste et signe. Car s'il n'est déjà pas évident de synthétiser les généralités concernant l'abeille, il est pratiquement impossible de résumer en quelques centaines de lignes le débat qui tente de cerner les causes du mal qui décime leurs colonies depuis quelques années.
Une chose reste certaine : les populations d'abeilles sont clairement menacées.

Une autre ne l'est pas moins. Nous savons que les abeilles sont fragiles et nous savons pourquoi : elles se nourrissent presque exclusivement de nectar et de pollen que les plantes produisent pour elles. Les insectes herbivores, par exemple, ingèrent eux aussi toutes sortes de poisons comme des alcaloïdes et des tanins, et se défendent à l’aide d’enzymes de détoxification. Les abeilles, elles, sont très mal pourvues de ces enzymes.
Quant à déterminer les causes, c'est une autre paire de manches. Car le débat est très sensible et, comme souvent dans ce cas, ouvre la porte à toutes les hypothèses. En ce compris les plus irrationnelles – quand ce ne sont les plus fantaisistes - et même si celles-ci ont au moins le mérite de stigmatiser le désarroi relatif du monde scientifique face à ce qui constitue davantage un syndrome qu'une maladie “ simple „.
LE SYNDROME D'EFFONDREMENT DES COLONIES D'ABEILLES
Car si la majorité des acteurs de l'épidémie actuelle est connue de longue date, on maîtrise par contre très mal les synergies qui donnent à leurs actions respectives la virulence d'une réaction en chaîne s'étendant désormais à toute la planète.
Son nom : Syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles - ou CCD pour l'expression anglaise “ Colony Collapse Disorder „ - initialement désigné sou le vocable de “ Syndrome de disparition des abeilles „.
Ce syndrome d’effondrement décrit le fait que des abeilles domestiques, subitement et à n'importe quelle époque de l'année, ne rentrent pas dans leur ruche. L'absence de cadavres dans ou à proximité de celle-ci est le second critère définissant le syndrome.

Sans doute des disparitions d'abeilles ont elles été localement décrites dès 1896. Elles ont reçu plusieurs appellations, mais c'est désormais une pandémie et non plus une épidémie qui touche les abeilles domestiques et, probablement, les abeilles sauvages. L'alerte a été donnée dès les années 2000 au moins en Europe, puis par les apiculteurs vers 2006 aux États-Unis, où il s'est aggravé.
Le phénomène a débuté dans un seul élevage de Floride puis s'est répandu de ruche en ruche jusqu'à s'étendre à l'ensemble des États américains et du Canada, avant d'atteindre l'Europe et même Taïwan en avril 2007.
Le caractère particulier de cette vague réside dans trois éléments :
- les abeilles disparaissent massivement, fait nouveau et très anormal chez ces insectes sociaux ;
- les pertes sont brutales : une colonie entière peut disparaître en une seule nuit ;
- aucune explication satisfaisante n'a été trouvée à ce jour.
LE VARROA : RESPONSABLE MAIS PAS COUPABLE ?
Premier sur la sellette, le varroa est un genre d'acarien parasite des abeilles dont le mâle vit exclusivement dans les cellules du couvain de l'abeille, alors que les femelles se rencontrent aussi sur l'abeille adulte, dans et à l'extérieur de la ruche.

Véhiculé sur tous les continents par des transferts d'abeilles, il reste une des causes initiales ou partielles possibles, en affaiblissant les abeilles et en propageant des infections virales.
D'autres parasites ont déjà causé des mortalités documentées par le passé, à l'instar de la loque européenne. Mais si l'extension de ces parasites se développe parallèlement au syndrome d'effondrement, elle ne semble pas pouvoir l'expliquer. Entre autres parce que les ruches vides d'abeilles le sont également des parasites si prompts à les occuper en pareil cas dans des circonstances plus classiques.
Autre vecteur potentiel, le frelon s'attaque aux butineuses des espèces d'abeilles domestiques. Mais il s'agit clairement d'un facteur aggravant et non d'une cause première.
Des virus pourraient donc également être en cause, ce que suggère l'aspect épidémique et brutal des foyers de Syndrome d’effondrement des colonies d'abeilles. D'autre part, des ruches victimes de celui-ci semblent mieux se rétablir après une désinfection de la ruche par irradiation.
Le virus “ Israeli acute paralysis virus of bees „ (IAPV), initialement décrit par un chercheur israélien, est fortement corrélé avec le syndrome d'effondrement des colonies.
LES OGM NE SERAIENT PAS AUX PREMIÈRES LOGES
Cette liste de facteurs potentiels n'est pas exhaustive. Pas plus que celle des facteurs spécifiquement humains qui, comme il fallait s'y attendre, sont pointés du doigt avec plus ou moins de pertinence.
Ainsi des scientifiques de l'Université de Coblence ont-ils démontré que les ondes produites par un téléphone portable empêchent les abeilles de retourner à leur ruche. Ce qui, soit-dit en passant, devrait donner à réfléchir avant d'offrir un “ géhèssèm' „ au petit dernier, indépendamment du fait qu'un cordon ombilical est fait pour être coupé.
Les Organismes génétiquement modifiés (OGM) ont également été rapidement suspectés, car leur culture en plein champs dans certains pays a précédé de peu ce nouveau syndrome, et parce que de nombre d'entre eux ont été modifiés pour produire leur propre insecticide.

Sans doute, comme annoncé par les fabricants, aucun effet toxique du pollen génétiquement modifié (GM) n’a-t-il été démontré sur des individus sains. Mais les abeilles affectées par un parasite s'y sont montrées nettement plus sensibles, la mortalité étant alors beaucoup plus élevée. Les chercheurs supposent que le pollen GM pourrait affecter l'immunité de l'abeille, en ne tuant pas celle-ci mais en agressant les cellules des parois de son intestin, facilitant alors l'infection par d'autres pathogènes.
Cette hypothèse n'est généralement pas retenue comme cause principale car des abeilles disparaissent, victimes du CCD, dans des zones où les OGM sont très rares ou totalement absents et ce même si des cas de pollution génétique semblent avérés, et que des cultures illégales d'OGM auraient eu lieu ou ont été tolérées. Par ailleurs l'Europe, où les OGM sont peu présents, a été touchée avant l'Amérique du Nord où ils sont le plus cultivés.
Mais si les OGM produisant leur propre insecticide peuvent avoir de faibles effets néfastes sur les abeilles, les insecticides “ classiques „ largement utilisés en ont également. Car il faut être bien conscient du fait qu'un insecticide est un poison non seulement pour les insectes mais aussi, dans l'immense majorité des cas, pour les autres espèces animales.
PESTICIDES : DES NOUVEAUTÉS PERNICIEUSES ?
Suivant le professeur Joe Cummins de l'université d'Ontario, “ Des indices suggèrent que des champignons parasites utilisés pour la lutte biologique, et certains pesticides du groupe des néonicotinoïdes, interagissent entre eux et en synergie pour provoquer la destruction des abeilles „.
Selon lui, les insectes sont aussi directement ou indirectement victimes de l'efficacité sans cesse accrue des nouvelles générations de pesticides, sensées protéger la nature mais dont l'effet se révélerait particulièrement pernicieux.

Et de citer en exemple la pratique de plus en plus courante qui consiste à enrober les semences d'insecticide de façon à éviter l'épandage. Le produit est ainsi incorporé dans toute la plante, depuis les racines jusqu'au pollen que les abeilles rapportent à la ruche en l'empoisonnant, ce qui explique aussi l'absence d'insectes "squatteurs" dans les ruches abandonnées: ils ne survivent pas.
Des mesures d'interdiction, provisoires ou définitives, ont été prises dans de nombreux pays et des études sont en cours par ailleurs.
Mais en ce domaine comme dans celui des OGM, il serait un peu court de désigner industriels et agriculteurs à la vindicte populaire comme c'est trop souvent le cas.
En effet, même si tout est loin d'être “ blanc-bleu „ dans ces secteurs, et outre le fait que tant les OGM que les pesticides semblent n'être que partiellement responsables du CCD, le citoyen “ lambda „ que nous sommes s'en tirerait à trop bon compte en se lavant les mains du sang des abeilles.