Entendez aux gouvernes des pouvoirs usurpés, l'exécration du Barde après deux mille années :
"Je suis Mab e Taran de toute éternité, les étoiles m'entendent car d'elles je suis né un jour que le Tonnerre en avait décidé : Puisse ton Nom, fils bâtard de la Louve, être sept fois maudit ; et puisse ta charogne être telle à jamais, enchaînée à ce monde où par ta vanité tant de sang fut versé !"

L'homme marchait depuis des jours à travers la forêt de chênes. Il marchait depuis des jours, venant de la Sambre où les soldats Nerviens avaient été taillés en pièces. C'était un Trévire, au service de Boduognat. Un rescapé parmi les cinq-cents dont la mort n'avait pas voulu.
Il marchait depuis des jours, s'irritant dans les villages morts à la recherche d'un peu d'hydromel, fouillant de son épée les restes calcinés des bourgs jadis plantés dans la clairière. Parfois, d'une hutte restée debout, sortait un vieillard. Les mains tremblantes levées vers le ciel.
Et le vieillard demandait: "D'où viens-tu l'homme?"
Le géant baissait la voix et la tête surmontée d'un mufle de taureau sauvage. Le géant baissait la tête pour dire: "De là."
"Là", c'était la Sambre, la fille de la Meuse qui avait vu tomber les plus forts guerriers des Gaules.
Et l'homme racontait : "Ils sont agiles et adroits les soldats bruns du consul de Rome. Agiles et cruels. Ils ont tué, pilé, brûlé ; ils ont violé des filles aux yeux bleus et aux cheveux de lins, les filles dont le corps est blanc comme le lait caillé."
Et l'homme racontait : "J'ai vu des guerriers nerves s'arracher à leur poitrine les flèches qu'ils retournaient vers les Romains au torse étincelant de cuivre. J'en ai vu d'autres s'empaler sur leurs lames pour échapper aux cortèges de morts qui blanchissaient d'ossements les routes de la déportation. J'ai vu…"

Et les yeux du géant se voilaient.
"J'ai vu des enfants accrochés par le cou aux chênes des forêts et les corbeaux becqueter leur cervelle qui coulait sur les yeux blonds; des filles liées aux chars, des filles aux seins nus marbrés de sang. J'ai vu…"
Et l'homme n'achevait pas. Il s'en allait, les épaules lasses sous la peau de biches qu'une courroie serrait les reins. Le vieillard rentrait alors pour attendre la mort et les larmes roulaient dans sa moustache rousse.
Parfois le géant traversait un village que la fureur de la soldatesque avait épargné. Alors, il s'arrêtait pour boire un bol de lait et manger une galette d'avoine cuite sur la cendre. Il s'arrêtait aussi pour dormir. Alors l'entouraient des adolescents aux yeux bleus. Des adolescents et des estropiés que l'invasion avait meurtris.
"D'où viens-tu?"
"De là…"
Et Il racontait encore. Il racontait toujours et son corps en dormant tremblait comme la feuille sous ton vent d'orage.
L'air était chaud et le soleil fondait ; le soleil, gros disque rouge vacillant, prêt à basculer de l'autre coté de l'horizon. Adossé à un arbre, le Trévire regardait. Sans doute, se souvenait-il des bardes qui allaient chantant les beautés de leur pays et les misères du peuple. Sans doute aussi ne pouvait-il quitter des yeux ce rouge ensanglanté des souvenirs.

L'homme regardait. Quand un bruit de galop se fit entendre et le fit tressaillir. Une femme, cheveux au vent, éperonnait les flancs d'un coursier ardennais qui semblait courir après le soleil. Le géant avait mis deux doigts en bouche, un sifflement jaillit de ses lèvres et fit tourner la tête de la jolie amazone.
Arrêté dans sa course, le cheval se dressa soudain, puis virevolta pour s'arrêter à trois pas du Trévire. "Dis-moi l'homme, que me veux-tu?"
"Peu de chose. Que tu me dises seulement s'il me faudra marcher encore avant la nuit pour échapper aux cavaliers de Labienus?"
Les yeux bleus de la femme se changèrent en acier, cependant qu'ils fixaient le géant du visage raviné de sueur et marque par la souffrance et les efforts sans nom.
Puis, après un silence : "Écoute bien l'homme! Je te crois sincère. Écoute ! Tu dois fuir, s'il en est encore temps. Les cavaliers de Labienus occupent les profondeurs du Han et les archers, les hauteurs de Montogrut et de Lyresse. Tu dois fuir, car il ne reste pas un homme valide du nord de la forêt des Trévires. Il n'en reste plus, ils sont morts en combattant et d'autres se sont fait mourir pour ne pas servir de proie aux fauves de César, pour ne pas connaître les arènes et la vie de galériens. Et Labienus, qui a laissé croire qu'il se retirerait vers l'Aquitaine, prépare un dernier coup de filet… Crois-moi! Fuis pour ne pas voir cela! Et pour ne pas voir les Gaulois tomber dans les bras maigres et petits des archers bruns."
L'homme eut un geste las, montra ses sandales fatiguées et dit: "Fuir!… jusqu'où le pourrais-je ? Je marche depuis vingt jours… Je connais la faim, la soif, les nuits au bord de l'eau. Je connais l'inquiétude dans les forêts peuplées de bêtes, d'ennuis et de traîtres. Fuir!… Jusqu'où le pourrais-je?"
Le visage de la femme se détendit, puis elle se baissa un peu pour dire à l'oreille du géant: "Écoute l'homme!… Je rejoins Indutiomar pour lui remettre un message. Monte sur mon cheval et je te conduirais à lui. On dit qu'Ambiorix, chef des Éburons est en fuite lui aussi. Alors qui sait!… Peut-être pourriez-vous songer à rallier les Ménapiens dans les marais du Nord ?"

Les yeux du Trévire s'éclairèrent comme une source accueillant le soleil. Rassemblant tout ce qui lui restait d'énergie, il se hissa sur la cavale noire qui partit comme l'éclair vers la vallée qui tendait les bras. A présent ils longeaient la Semois dans un galop effréné, sans regarder le paysage de rive défilant à leurs côtés.
Soudain, descendant de Baimont, un autre galop se fit entendre... Vingt, trente, cinquante cavaliers se lançaient à corps perdu à la poursuite des Gaulois.
"Labienus" rugit le Trévire..."
Les fuyards arrivaient au pied d'un haut rocher. Jamais le cheval ardennais, doublement chargé, ne parviendrait à semer ses poursuivants. C'est alors que le géant dans un sursaut d'héroïsme lança à la femme qui serrait les dents, ces trois mots que la bise emporta:
"Sauve Indutiomar…Adieu…"
Au même instant, il se laissa glisser de la cavale qui, libérée, bondit aussitôt à l'assaut des rochers. Une seconde, il vit la fille blonde toute droite sur sa monture, les cheveux déliés et qui flottaient dans le soir naissant. Il la vit et il vit le geste qu'elle faisait de son bras blanc pour le saluer, lui qui allait mourir. Il la vit et, se retournant, il vit aussi la meute qui approchait, folle de rage impuissante.
Les mâchoires serrées, il escaladait le roc ; se servant de son épée qui faisait voler des éclats de schiste. Arrivé au sommet, épuisé, mais le regard brillant, il enleva la courroie lui serrant la taille où collait la sueur et en fit un lacet. Un bouleau frissonna. Alors il passa la tête dans le cercle de mort. A présent il riait d'un rire qui secouait la vallée, la vallée et le bouleau qui tremblait très fort. Puis, comme les romains n'étaient plus qu'à cinquante pas, le géant sauta.
On entendit crier le bouleau qui ploya dans un frisson terrible et le bruit de quelques pierres cascadant jusque dans l'eau noire. Déjà le centurion était sur lui. D'un coup d'épée, il trancha le cuir et, du rocher et dans la nuit, descendit le géant. On retrouva le lendemain son corps accroche à un buisson qui bordait la rivière. Son grand corps sanglant, meurtri, disloqué, mais qui ne servirait pas de pâtures aux lions, ni de chair à fouet dans les blancs palais de Roux.
Un vieillard borgne le découvrit. Un vieillard borgne qui appela des adolescents mutilés et qui creusèrent sa tombe dans une boucle de la Semois.
Personne ne savait son nom. Personne... même la blonde amazone qui ne revint jamais...
Dans la terre en le mit. Dans la terre avec son épée et la peau de biche en guise de linceul.
C'est là qu'il repose toujours ! Qu'il repose sous les chênes, dans la boucle merveilleuse de la Semois, appelée depuis "Le Tombeau du Géant".
Auteur inconnu (hommage lui soit rendu)
Amis des légendes : aviez-vous déjà relevé les curieuses similitudes entre la topographie du site de Botassart et celui portant le même nom en forêt de Paimpont (Bretagne) ... autrement dit, en Forêt de Brocéliande ... ?
