La vogue dont jouit la musique celtique à la fin du XXe siècle est sans doute la partie visible d’un iceberg que l’Histoire officielle s’efforce de cacher depuis l’époque romaine, avec pour exception la vague de celtomanie qui, au XIXe siècle, a engendré des excès et des erreurs survivant chez beaucoup de nos contemporains qui, en raison d’un enseignement mal informé, croient encore que les Celtes ont construit les monuments mégalithiques et que les druides cueillaient le gui avec une serpe d’or, ce qui est physiquement impossible.
Ce que nous connaissons des Celtes, comment le connaissons-nous ?
Les sources écrites concernant les Celtes leur sont étrangères ou tardives. En effet, s’ils connaissaient l’écriture, les Celtes la réservaient à quelques usages très limités et ne s ‘en servaient en tout cas pas pour établir une chronologie des événements. Et ce n’est pas avant le Ve siècle de notre ère que seront conservés par écrit, en Irlande, des documents d’origine celtique. Il faut donc recourir aux historiens grecs – Hérodote, Polybe, Strabon, Diodore de Sicile, Ptolémée, notamment – et latins – César, Tite-Live, Tacite, Dion Cassius, entre autres – pour disposer de textes anciens relatifs aux Celtes et à leur société. Mais là, tout n’est pas à prendre pour argent comptant. Certains documents ne sont pas de première main, d’autres sont fantaisistes et tous généralement fort imprécis. Et il ne faut pas oublier que, lorsque Jules César envoyait au Sénat romain les rapports de sa guerre des Gaules, il rédigeait un plaidoyer pro domo dans lequel l’adversaire était nécessairement dénigré ou rendu plus " sauvage " qu’il ne l’était en réalité. " L’absence de témoignages écrits des Celtes sur eux-mêmes et l’éloignement temporel de leur épanouissement culturel nous les rendent énigmatiques ", note Miranda Green (Le monde celtique, Flammarion, 1996).

D’autre part, comme le font remarquer Françoise Le Roux et le Professeur Christian Guyonvarc’h dans leur ouvrage La civilisation celtique (Ouest-France Université, 1990), " toutes ces sources […] sont rédigées dans des langues, latin et grec, relativement familières aux érudits européens et elles sont, de ce seul fait, l’information privilégiée. Du plus loin que remontent leurs études, les historiens de l’antiquité les ont lues, apprises, commentées, exploitées. C’est depuis très peu de temps […] que l’on a tenté des critiques systématiques." C’est un élément qui permet de comprendre pourquoi la connaissance du monde des Celtes est restée pendant des siècles limitée aux clichés de l’Antiquité classique. Mais d’autres raisons expliquent aussi l’occultation de cette culture dans le savoir officiel. Le caractère oral des traditions celtiques les faisait déconsidérer dans une société où la rigidité de l’écrit constitue une qualité primordiale : " Verba volant, scripta manent ". De plus les Celtes n’ont jamais eu la notion d’un Etat centralisé – d’un empire, en quelque sorte – qui était un critère de sérieux au regard d’une administration aussi rationnellement structurée que celle de Rome, dont le modèle sera repris aussi bien par le christianisme – romain, en tout cas - que par les organisations étatiques qui succédèrent à l’empire romain, qu’elles soient dirigées par Charlemagne, par Louis XIV ou par Napoléon. Enfin, au-delà de l’autonomie très jalouse des Celtes, les Romains et tout le système politique, législatif et éducationnel qui en a découlé n’ont jamais pu saisir, semble-t-il, la spécificité de la sensibilité celtique, dans laquelle la notion de passage, de continuité d’un état dans un autre, était essentielle ; dans laquelle aussi la femme jouissait d’un statut et de droits que jamais Rome n’a donné à ses citoyennes ; dans laquelle enfin le véritable pouvoir était celui de la connaissance – qui était le propre du druide – plutôt que celui de la force, attribué de manière provisoire au chef, au roi. Il est caractéristique, à ce point de vue, que les Romains, qui adoptaient sans difficulté les cultes – prêtres compris - des régions englobées dans leur empire, ont au contraire pourchassé les druides, qui représentaient un pouvoir, celui de la connaissance, impossible à réduire à leurs schémas habituels d’autorité.

Enfin, on remarquera aussi l’énorme différence qui existe entre la conception " classique " de l’art chez les Romains et celle des Celtes, avant toutefois que se produise une certaine contamination de leur art original par l’influence des conquérants romains. En effet, si, à Rome, l’art était d’autant plus prisé qu’il imitait mieux la réalité, celui des Celtes était beaucoup plus libre et pouvait se définir comme un art d’interprétation. L’histoire de l’art porte témoignage de cette différence : aujourd’hui encore, la majorité du public n’est sécurisée devant une œuvre d’art que quand elle a pu déterminer avec précision " ce que cela représente ". Il a fallu que la photographie, dans la seconde moitié du XIXe siècle, délivre l’artiste de l’obligation de copier la réalité pour qu’il puisse retrouver cette notion de libre interprétation qui est caractéristique de l’art contemporain. Et très voisine de l’art celtique !
Outre les textes des historiens anciens, des éléments de deux ordres constituent les sources de notre connaissance du monde des Celtes : les survivances de l’implantation des langues celtiques et les objets, tombes et autres vestiges découverts par les fouilles archéologiques.
Albert MOXHET